Pratiquer l’ ’ori tahiti à distance

Marianne Beaulieu

    Depuis les îles de la Polynésie Française, le ’ori tahiti rayonne plus que jamais à travers le monde entier: des milliers de danseurs pratiquent cette danse traditionnelle en France, au Japon, au Mexique, aux États-Unis, etc. Au Québec, nous sommes quelques dizaines de danseuses à apprendre et à pratiquer la danse tahitienne de façon régulière (si on exclut les Polynésiens en échange étudiant qui ont appris à danser dans leurs îles). Les écoles sont rares et les enseignants qualifiés, encore plus.

 

    Heureusement, à Montréal, j’ai trouvé une école avec des gens passionnés qui m’ont accueillie à bras ouverts. J’y pratique le ’ori tahiti depuis 2016, nous suivons des classes techniques et faisons des répétitions deux fois par semaine, avec habituellement une semaine de pause entre chaque session. De plus, des répétitions peuvent s’ajouter pour préparer différents spectacles et événements corporatifs. C’est donc un entraînement régulier et constant que je suis depuis quatre ans.

 

Contexte culturel

 

    Le concept de classe technique est relativement récent à Tahiti. Ces classes sont présentes depuis quelques dizaines d’années avec la création du Conservatoire de la Polynésie Française et avec l’introduction de la danse traditionnelle dans les écoles. Traditionnellement, les groupes de danse se concentrent sur la production de spectacles de grande envergure, et les danseurs améliorent leur technique à travers l’apprentissage de chorégraphies.

 

    Ailleurs dans le monde, le ’ori tahiti s’adapte aux institutions locales. Les studios et associations enseignent à des plus petits groupes et, surtout, les élèves commencent leur apprentissage sans connaissances de la danse et de la culture tahitienne au préalable. Cela soulève un problème qui fait jaser dans la communauté: on observe souvent un manque de connaissances et d’enseignement authentique qui se rapproche de la culture tahitienne. Avant la crise du COVID-19, deux solutions principales se présentaient aux étrangers qui voulaient apprendre des Tahitiens. D’abord, plusieurs danseuses professionnelles dédiaient une partie de leur année à organiser des tournées mondiales pour offrir des stages intensifs aux écoles de danse. Personnellement, je trouve que cette approche est intéressante, mais le peu d’élèves à Montréal fait que ces stages sont très chers (entre 50$ et 120$ la classe, selon le professionnel). Ensuite, il y a l’organisation de concours locaux avec, comme prix pour les premières places, des billets d’avion pour que les danseurs se rendent à Tahiti.

 

Classes en ligne


    Avec le COVID-19, les classes en ligne deviennent aussi populaires chez les Polynésiens que dans le milieu de la danse occidentale. Je crois que le ’ori tahiti est une danse qui s’adapte très bien à l’enseignement en ligne, car les pas de base s’effectuent debout, sur place. Ensuite, quand les classes reprendront, les bases acquises pendant l’apprentissage en ligne seront facilement transférables aux enchaînements qui se déplacent dans l’espace. Ce que j’observe présentement, autant ici à Montréal qu’ailleurs dans le monde, c’est que les danseurs trouvent en la crise une opportunité d’approfondir leur technique de base. Pour cela, ils ont maintenant accès à des coachings individuels, à des classes techniques gratuites, à une variété d’enseignants de partout dans le monde, etc.

 

    Aussi, je pense que les classes en ligne offrent une nouvelle façon de faire qui permet l’enseignement d’une technique considérée comme plus « traditionnelle » et authentique par les Polynésiens. Cela permet également de faciliter l’accès à d’autres éléments culturels (enseignement de chansons traditionnelles, explication de l’origine des éléments de la danse, etc.), car des enseignants reconnus peuvent toucher un plus grand bassin de danseurs en même temps. La plupart des classes gratuites sont données par Facebook Live ou Instagram et sont disponibles en rediffusion, ce qui règle par ailleurs le problème du décalage horaire.

 

    Par contre, je pense que ce qui pose le plus problème dans l’enseignement de cette danse par vidéo est que le ’ori tahiti constitue, d’abord et avant tout, une danse de groupe. Les danseurs ont besoin d’apprendre à danser dans l’espace avec les autres, et ils puisent leur énergie dans le groupe. De plus, la préparation des chorégraphies et des spectacles est impossible à distance, ce qui est dommage considérant que ces spectacles font partie intégrante de la pratique de cette danse, même chez les danseurs amateurs ou débutants.

 

Mon expérience personnelle

 

    D’abord, mon enseignante de ’ori tahiti continuera de nous donner des cours à distance jusqu’à ce que nous puissions revenir en studio pour travailler sur notre spectacle annuel. Le déroulement de ces cours pourrait être comparé à celui d’une vidéo de conditionnement physique ou de zumba, où on suit l’enseignante en même temps qu’elle effectue l’exercice. Deux fois par semaine, elle publie une vidéo d’une heure, et ces vidéos restent disponibles en permanence sur un groupe privé, sur Facebook. Puis, le soir même, nous nous rencontrons en petits groupes (5 à 6 élèves) pour une session de 30 min sur Zoom, où notre enseignante nous donne des corrections individuelles. Cela sert à vérifier les acquis du cours de la journée et à corriger des aspects techniques de façon précise. La session sur Zoom est ensuite enregistrée et transférée aux danseuses pour qu’elles aient des repères visuels quand l’enseignante donne des corrections. Finalement, des compléments culturels sont parfois publiés sur le groupe privé par l’enseignante.

 

    Personnellement, je trouve que ce mode de fonctionnement est très efficace. Le cours préenregistré me laisse une certaine flexibilité par rapport à mon horaire, et les rencontres sur Zoom me permettent d’avoir un retour sur ma technique et de voir un peu mes collègues. À mon école, le lien entre les danseuses est très fort, il y a un esprit familial et non compétitif, et tout le monde s‘encourage mutuellement pendant les cours. Aussi, nous trouvons souvent de l’inspiration en observant et en discutant avec les autres danseuses, car les cours mélangent tous les niveaux. J’admets qu’il est très difficile émotionnellement de ne pas danser ensemble. Par contre, ces rencontres me donnent la motivation pour continuer les cours seule chez moi, car cela brise un peu l’isolement et permet de retrouver un peu cet esprit de groupe. Aussi, le fait de se filmer sur Zoom peut être à la fois très confrontant et motivant, car cela nous donne une vision plus objective du progrès réalisé et des éléments à travailler.

 

    Une autre conséquence du confinement sur ma pratique est une pression supplémentaire pour rester en forme et pour ne pas prendre de poids. La relation à l’image corporelle est déjà difficile dans la culture tahitienne, car souvent ambigüe. Avant le confinement, il y avait déjà une certaine pression généralisée pour que les danseuses correspondent à l’idéal de beauté polynésien (minceur, cheveux longs, peau bronzée, etc.), bien que cette pression se manifeste la plupart du temps par des blagues visant l’autodérision. D’un autre côté, la majorité des Tahitiens ne correspondent pas totalement à cet idéal de beauté, et une particularité du ’ori tahiti est que tout le monde le pratique (jeunes, aînés, surpoids ou pas, etc.). La diversité corporelle est généralement bien admise dans le milieu hors-compétitif de la danse, et seuls quelques groupes professionnels ont des standards physiques stricts. J’observe donc une acceptation générale de la diversité corporelle, mais j’entends aussi beaucoup trop de blagues qui peuvent paraître inoffensives et qui, à mon avis, ne sont pas appropriées.

 

    Pour le bien de ma santé mentale et considérant que nous sommes pris dans cette situation pendant une durée indéterminée, j’en suis venue à accepter qu’il y aura des changements dans mon corps dans le futur, autant au niveau de l’apparence que de mes sensations et de ma condition physique. Je fais généralement beaucoup moins d’exercice qu’avant, car je n’ai pas de répétitions (ni en danse tahitienne ni en danse contemporaine), je ne vais plus au gym, je n’ai plus mon travail dans la restauration, je n’effectue plus de déplacements à pied. Je crois qu’il serait irréaliste de penser que je puisse garder la même forme physique tout au long de cette crise, et je ne pense pas que cela devrait être le but à atteindre quand nos habitudes d’entraînement sont modifiées aussi drastiquement.

 

    J’en ai donc profité pour retrouver mes motivations premières dans ma pratique de la danse tahitienne: le plaisir de danser et la volonté de progresser techniquement. Les classes en ligne me permettent efficacement de garder la technique du ’ori tahiti dans mon corps, car la moindre pause de quelques semaines peut faire régresser radicalement mes capacités physiques liées à cette pratique. C’est une danse qui demande des coordinations et des sollicitations musculaires très spécifiques, ainsi qu’une grande vitesse, force et endurance. J’observe, après quelques semaines, que les classes me permettent aussi d’approfondir certains aspects de ma technique de base que nous n’avons pas le temps de toucher dans un cours où 30 personnes dansent en même temps.

 

    Finalement, il est possible que notre façon d’enseigner le ’ori tahiti soit modifiée à plus long terme, car si l’entraînement technique en ligne est assez efficace, mon enseignante pense peut-être l’utiliser en complément de nos cours réguliers ou pour maximiser notre temps de répétition pour les spectacles. De plus, je pense que l’offre de cours à distance actuelle nous permettra de nous connecter d’une certaine façon aux maîtres de ’ori tahiti partout dans le monde.

Crédit photo portrait : Geneviève Beaulieu

© 2019 Julien Blais & Alexis Trépanier

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