Circuit-Est centre chorégraphique

Entrevue avec Francine Gagné, directrice artistique et générale, menée par Johanna Bienaise. 

 

En 1987, Francine Gagné et neuf autres membres fondateurs mettaient sur pied un centre pour la danse à l’est du boulevard Saint-Laurent : Circuit-Est. Lieu de création, de recherche et de perfectionnement, il est maintenant situé sur deux lieux, l’espace Saint-André, l’original, et l’édifice Jean-Pierre-Perreault sur la rue Sherbrooke Est, depuis 2008. Une riche programmation annuelle de classes de maîtres et d’ateliers internationaux y est proposée, offrant aux danseurs montréalais une véritable fenêtre sur le monde. Dans cette entrevue, Francine Gagné, actuellement directrice artistique et générale de l’organisme, dévoile avec passion comment elle conçoit chaque année le volet Perfectionnement de Circuit-Est, entre « valeurs sûres » et découvertes.

 

Johanna (J) : Qu’est-ce que Circuit-Est ?

Francine (F) : C’est un lieu de recherche et de création, un lieu de perfectionnement. C’est aussi un lieu qui est tourné sur les relations internationales. J’essaie de réaliser plusieurs échanges internationaux, à la mesure de nos moyens. Circuit-Est est également un lieu qui tente de s’inscrire dans l’espace social, notamment par des activités de médiation culturelle. Je pense que ces quatre volets-là résument assez bien toutes nos actions.

J : Est-ce que tu pourrais nommer le mandat ou la philosophie qui est en arrière de ce centre ? 

F : La mission de Circuit-Est est d’offrir des services aux membres, à la communauté, de sensibiliser les citoyens à l’art de la danse et de développer des projets de collaboration autant locaux, nationaux, qu’internationaux. La philosophie, ce sont des valeurs organisationnelles qui sont basées sur l’ouverture, le partage, l’engagement envers la discipline. L’idée de partage est vraiment à la base de Circuit-Est depuis le tout début. On travaille en collaboration avec les compagnies membres, mais on n’a pas toujours de studios pour tous, tout le temps. Par exemple, quand il y a six compagnies qui veulent le studio la même semaine de 13 h à 17 h, ça ne se peut pas. Alors nous devons travailler dans le partage et la collaboration pour essayer que tout le monde y trouve son compte. Et nous essayons le plus possible de faire la même chose avec le milieu. Nous essayons d’avoir une gestion relativement souple afin de rester connectés avec le milieu. C’était l’enjeu quand nous avons déménagé dans l’édifice Jean-Pierre-Perreault. Nous devenions entre guillemets plus « institutionnels », mais nous voulions garder cet esprit d’accueil, que les artistes se sentent comme à la maison quand ils sont dans les studios, quand ils ont à interagir avec nous. 

Nous nous posons toujours la question : qu’est-ce qu’on peut faire pour aider encore plus les artistes ? Nous offrons par exemple un soutien au perfectionnement à de jeunes danseurs qui sortent des écoles. Nous voulons qu’ils sachent qu’ils peuvent venir ici après leur formation. Ils vont rencontrer des professeurs. Ils vont se connecter avec des gens. Ils peuvent avoir des studios de répétition. Ils peuvent avoir des mentorats en chorégraphie. C’est un lieu pour eux aussi, ils y sont bienvenus. Une autre initiative concerne les studios. Ils sont occupés à plus de 92 % du temps. Mais il reste toujours des petits trous. Alors à un moment donné, on s’est dit : « pourquoi est-ce qu’on ne les offrirait pas à tarif réduit à des jeunes ? » Nous avons donc une vingtaine d’heures par semaine à leur offrir. Ça s’appelle « Hors Circuit ». On a aussi initié les « Vendredis portes ouvertes » suite à une question que nous nous posions : comment fait-on pour aider des jeunes qui sortent de l’école et qui présentent leur première demande de bourse ? Souvent, ils ne savent pas comment articuler leur projet, comment faire un budget. Alors ils viennent ; ils prennent rendez-vous avec nous : que ce soit avec François pour les budgets, avec moi pour le texte, parfois c’est avec les communications pour avoir des outils, parfois c’est avec le directeur technique… C’est ouvert, c’est gratuit. On leur offre ça. On cherche comment mieux aider les danseurs, les chorégraphes, les gens du milieu de la danse. 

J : Dans l’ensemble de vos activités, comment se fait la programmation des ateliers et des classes de maître ? 

F: Quand je fais la liste de tous les artistes qui sont venus enseigner à Circuit-Est depuis 15 ans, je me rends compte qu’il y en a vraiment beaucoup. Pour effectuer la programmation, tout d’abord, je fais énormément de recherches sur le web. Au début, quand j’ai commencé, il fallait que je m’acharne pour connaitre, découvrir ce qui se faisait à l’étranger, parce qu’Internet n’était pas ce qu’il est. Souvent je travaillais avec des gens en qui j’avais confiance. Si je souhaitais inviter une personne, mais que je ne pouvais pas voir de vidéo, j’appelais des amis pour leur demander « est-ce que tu as entendu parler de [tel] prof ? » Maintenant c’est rendu tellement facile ! J’ai des propositions qui me viennent de partout dans le monde ; parce que les gens entendent parler de Circuit-Est, que les enseignants ont des amis qui sont venus enseigner ici. J’ai développé aussi beaucoup de contacts à l’international. J’ai peu à peu construit un réseau. Je reste également à l’affût de la programmation d’autres lieux, des festivals comme ImPuls Tanz en Allemagne ou Deltebre en Espagne. Je vais voir dans leur programmation les biographies des enseignants, les descriptions de cours, ce qui pourrait intéresser les danseurs d’ici. Cela me permet d’avoir de nouvelles idées en dehors de ce que je reçois comme propositions et en dehors de ce que je connais. J’essaie aussi dans la programmation de garder un équilibre entre proposer de nouvelles choses et avoir une forme de continuité avec certains pédagogues qui sont appréciés et que je sens qu’ils apportent quelque chose au milieu. Chaque année je bâtis un peu autour de ça : des valeurs « sûres » entre guillemets et des propositions que les gens ne connaissent pas. 

Des fois, j’essaie aussi de prendre les classes. Avant j’en faisais beaucoup, mais maintenant je ne suis plus capable. Quand j’y vais, je fais la première heure puis je m’en vais après. J’ai tellement fait les classes d’Angélique Willkie que je connais quasiment ses exercices, c’est quelque chose qui est dans mon corps. Je peux donc faire la première heure, mais après c’est un peu trop pour moi. Une fois j’ai pris la classe de Rakesh Sukesh. J’ai cru mourir ! J’ai également fait une classe avec Peter Jasko et c’était également trop. Je ne peux plus faire ça. Ce matin, j’ai regardé la classe de Jos Baker, et j’étais contente de pas être là ! Mais j’ai pu constater combien il y voit clair. Il propose quelque chose ; les danseurs le font ; puis les commentaires qu’il va donner avant de reprendre l’exercice démontrent une vue claire de ce qui se passe dans le corps des gens. Je regarde presque toujours les classes, au moins 10-15 minutes, ou Daniel Villeneuve va regarder. 

: Quelles sont les valeurs sûres de cette année et quelles sont les nouveautés ?

F : Cette année, dans les valeurs sûres, nous avions Angélique Willkie, Anton Lachky, Lali Ayguadé Farró ou encore Rakesh Sukesh. Ils sont très appréciés. Dans les nouveaux, il y avait Thi-Mai Nguyen, que les danseurs ont beaucoup aimé, Kenji Takagi, Victoria P. Miranda et Moya Michael. J’ai également invité Archie Burnett qui vient du milieu de la danse urbaine, une suggestion de Axelle Munezero et une association avec 100Lux, puisque j’ai moins d’expertise dans ce type d’approche là. Axelle m’a d’ailleurs suggéré un autre artiste qui viendra l’année prochaine. 

Puis, nous faisons des sondages, en décembre et en juin. Nous demandons aux gens qui ont pris les classes s’ils sont contents de la programmation, ce qu’ils ont aimé, quel(s) professeur(s) ils aimeraient voir inviter. Nous n’avons pas un taux de réponse extraordinaire, mais quand même ; il y a des gens qui prennent le soin de répondre. Pour moi c’est important, car même s’ils ne le remplissent pas, ils savent que nous sommes ouverts à recevoir des commentaires. Les danseurs savent que j’ai cette ouverture-là, que leur parole est écoutée et n’hésitent donc pas à me faire des suggestions. Par exemple, Jos Baker, c’est une suggestion de Louise Michael Jackson. Au final, nous faisons un mélange de ce que le milieu veut, de ce que moi j’ai envie d’emmener et de ce que je considère comme des valeurs sûres… C’est sûr que je porte le titre de directrice artistique, mais j’essaie d’être englobante. La programmation ne se base pas que sur mes goûts. Il y a des années où j’invitais des gens dont je n’aurais jamais pris la classe, mais je tiens compte de l’environnement dans lequel on évolue. 

Je me rends compte aussi que les danseurs apprécient quand nous invitons des artistes qui proviennent de grandes compagnies. Je pense, entre autres, à Wim Vandekeybus ou Hofesh Shechter. Les danseurs ont envie de toucher à ce genre d’esthétiques. Je travaille aussi avec Danse Danse depuis plusieurs années qui nous font profiter de la venue de certaines compagnies. Par exemple, cette année le répétiteur d’Akram Khan est venu deux matins pour donner des classes. C’est vraiment généreux de leur part et le « fun » pour le milieu. Il y a eu également des danseurs de Dada Massilo et Éric Beauchesne de Kidd Pivot qui sont venus donner des classes. Ça, c’est une collaboration que je trouve intéressante. Mais je trouve important que les acteurs du milieu se mettent ensemble. Moi, la collaboration, j’aime ça.

J’essaie donc d’équilibrer la programmation en fonction de noms prestigieux et d’approches pédagogiques qui, je crois, ont des choses différentes à apporter. J’aime regarder la programmation de lieux où je sais qu’il y a de bons pédagogues comme à P.A.R.T.S par exemple. C’est sûr que, par contre, des classes plus traditionnelles, il n’y en a plus beaucoup à Circuit-Est. Ce n’est plus très en vogue à l’étranger, mais il y en a quand même un peu. Nous avons toujours deux ou trois artistes dans la programmation qui vont donner une classe sur une ligne plus proche de la classe technique traditionnelle, comme Angélique Willkie ou Thi-Mai Nguyen d’une certaine façon. Mais il y en a d’autres qui sont complètement en dehors de ça, comme Rakesh, Anton ou Lali aussi. 

Enfin, je fais aussi toujours un atelier de création. Avant, je faisais à la fin de l’année un stage de répertoire avec un chorégraphe membre de Circuit-Est. Je trouvais que c’était une bonne façon de clore la saison. Quand le stage Transformation a pris de l’ampleur, notre stage arrivait après, puis les gens étaient un peu épuisés, donc ces stages-là devenaient de moins en moins populaires. Pendant quelques années, j’ai travaillé avec Transformation qui intégrait notre atelier dans leur programmation. Maintenant Transformation travaille dans l’édifice Wilder parce qu’ils voulaient avoir toutes leurs classes dans le même lieu, ce qu’on ne pouvait pas leur offrir. Mais j’aime l’idée d’offrir encore un atelier soit de répertoire, soit de processus créatif avec un des chorégraphes membres de Circuit-Est. Cette année, c’est Mélanie Demers qui l’a donné. Ça a super bien marché. L’année dernière c’était Frédérick Gravel et les gens ont adoré ça. 

: Qui vient s’entraîner à Circuit-Est ? 

F : Il y a toutes sortes de danseurs vraiment. Il y a toujours un noyau de jeunes et peu ou pas de danseurs qui ont plus de 40/45 ans. Mais, disons que, entre 22 et 40 ans, il n’y a pas vraiment de portrait type. Par contre, nos classes de maître sont souvent très exigeantes autant physiquement qu’au niveau de la créativité. Ce sont des classes qui intègrent souvent de l’improvisation dirigée. Aussi, il y a des danseurs qui me disent que, quand ils sont en répétition, ils préfèrent aller faire une classe moins exigeante. Si les danseurs ont une répétition l’après-midi où il faut encore fournir un effort physique et un effort créatif (parce que rares sont les chorégraphes maintenant qui te donnent une phrase de 1 à 8 ; on ne travaille plus beaucoup comme ça ; c’est l’engagement de l’interprète qui fait une différence), ils nous disent : « ah non je ne pourrais pas venir toute la semaine parce que c’est trop exigeant, mais c’est super, j’aime ça ! ». Donc on travaille en complémentarité avec le Studio 303, le Regroupement québécois de la danse et Danse à la carte. Et c’est très bien comme cela. Par exemple, j’aimerais parfois inviter des professeurs locaux, mais je me dis que c’est davantage le mandat du RDQ.  

Aussi, il y a quelques années, Dominique Simoneau, qui travaillait alors au RQD au développement professionnel, et moi avions remarqué que certaines années toutes nos classes étaient pleines alors que d’autres il y avait moins de monde. Nous avons conclu qu’il y a des cohortes de jeunes danseurs qui sont plus avides que d’autres. C’est un peu imprévisible. Mais il y a des mouvements comme ça. 

J : Qu’est-ce que les danseurs aiment à Circuit-Est ? Que viennent-ils chercher ? 

F : Il y a souvent l’idée de découvrir de nouvelles approches, de créer des contacts, de rencontrer des gens. L’accès à l’international est un élément important, je pense. Qu’est-ce qu’ils viennent chercher ? Pourquoi ils viennent ici ? Je pense que les gens ont une certaine forme de confiance par rapport à la qualité de ce qu’on peut leur proposer. C’est ce qui fait que je peux aussi prendre des risques avec des classes où je sais qu’il y aura un peu moins de monde comme avec Moya Michael qui est moins connue. Elle a travaillé un peu avec Sidi Larbi Cherkaoui, puis Damien Jalet. Elle était membre fondatrice d’Akram Khan, elle dansait pour Anne Teresa. Mais les gens ne la connaissent pas beaucoup. Par contre, des fois, même pour des enseignants moins connus comme Victoria, ça peut très bien marcher. Il y a le bouche-à-oreille aussi. 

J : Quand se fait la programmation ? 

F : Je suis en train de finaliser celle de l’année prochaine. C’est plus tard qu’avant parce que les diffuseurs s’engagent de plus en plus tard. Si le diffuseur s’engage plus tard, le pédagogue, qui travaille aussi le plus souvent comme danseur, ne peut pas s’engager aussitôt qu’avant. Donc, ça décale. Avant, je me souviens, je déposais au Conseil des arts du Canada le 15 novembre. Ma programmation était faite. Maintenant, au 15 avril, j’ai de la difficulté à tout ficeler. 

J : Qu’est-ce que tu vois qui a changé dans les classes depuis les 10 dernières années ? 

F : Il y a beaucoup de choses. Comme je l’ai dit, la classe traditionnelle, avec les exercices de tendus, de pliés, etc. est de plus en plus rare. Le rôle de l’interprète a changé, s’est développé. Il n’est plus seulement un exécutant. Il est créatif. Avant les danseurs modernes faisaient leur classe de danse moderne, puis allaient faire leur répétition de danse moderne. En ballet, c’était comme ça aussi. Avec le contemporain, ça a commencé à changer et, depuis 10 ans, ça s’est complètement transformé. Et c’est, je pense, cette implication de l’interprète au processus de création qui a fait que les enseignants ont été obligés d’aborder la formation et le perfectionnement du danseur d’une autre façon. Le corps doit être prêt à s’en aller dans n’importe quel type de répétition après. Il y a aussi beaucoup plus de recherches en pédagogie. Dans les années 80, plusieurs approches d’éducation somatique, comme l’Alexander et les Feldenkrais, ont influencé les pédagogues en danse. C’était très en vogue, ça a eu un impact et ça continue d’en avoir. Je pense à Meytal Blanaru qui est venu enseigner cette année et qui est très inspirée par la méthode Feldenkrais. 

Je constate aussi un autre changement. Avant, tous les professeurs voulaient avoir des musiciens. Il y avait tout le temps des musiciens ici pour accompagner les classes. Ça n’existe à peu près plus. Tous les Européens qui viennent ici ne travaillent pas avec des musiciens. Au début, je leur proposais et puis ma question avait l’ait de tomber du ciel. Je ne leur propose plus. Cette année sur une vingtaine d’enseignants, seule Angélique Willkie a travaillé avec un musicien. Je ne pense pas que la relation musique-danse se perde, mais je pense qu’elle se transforme.

J : Pour terminer, peux-tu me parler du projet En aparté qui est une série de midis-causeries, filmés et transformés en mini capsules vidéo, afin de mettre en valeur l’approche pédagogique des professeurs invités ?

F : Oui, je cherchais depuis longtemps à bonifier la présence des pédagogues que j’invitais. Chaque entrevue avec les enseignants invités dure une vingtaine de minutes. Puis on la réduit à une capsule de 3 minutes pour Internet. Mais on garde quand même toute l’entrevue pour les archives. L’intérêt de cette série de vidéos, c’est le portrait global que l’on peut en tirer. Chaque entrevue est intéressante, mais c’est quand on regarde l’ensemble du puzzle que ça prend du relief. Par exemple, nous demandons à tous les artistes si leur enseignement est reçu différemment d’un pays à l’autre. Un professeur répondra qu’il n’y a aucune différence à enseigner partout dans le monde, que pour lui c’est pareil. Et il y en a d’autres qui répondront à cette question-là que c’est extrêmement différent. Ça oppose des visions et c’est là que je trouve ça intéressant et dynamique parce que ça suscite des réflexions. 

1ère photo: Rakesh Sukesh © Circuit-Est centre chorégraphique / 2ème photo : Meytal Blanaru © Circuit-Est centre chorégraphique/3ème photo : Tomislav English © Circuit-Est centre chorégraphique

© 2019 Julien Blais & Alexis Trépanier

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