Entretien avec Christine Lamothe + ses cahiers d'enseignante

 

Quand j’ai commencé à enseigner, j’étais évidemment souvent dans le doute par rapport à ce que j’offrais et donc j’essayais des choses mais je n’étais jamais très sûre de ce que je faisais, et puis avec le temps, j’ai gagné une certaine assurance. Avec l’expérience et la confiance, il y a des espèces de « vérités » autour desquelles on articule son enseignement, des principes sur lesquels on s’appuie. J’ai surfé là-dessus pendant un bout de temps mais éventuellement, je me suis mise à beaucoup remettre en doute tout ce que je partageais, je me suis mise à parler plutôt de choix, d’options, de paradoxe. C’est peut-être en lien avec l’air du temps où il y a de plus en plus d’ouverture des possibilités par rapport au corps en mouvement, beaucoup de métissages des styles.

 

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Quand j’ai commencé ma formation, j’étais dans une école très traditionnelle, dans un contexte qui était très, très serré, peu de liberté, pas beaucoup d’espace pour la créativité, un vocabulaire et une manière de faire très codés (…) Alors mon point de départ, c’est ce carcan très serré, ancré dans des espèces de vérités, et après ça, plus j’ai vieilli, plus je me suis libérée de tout ça. Quand j’ai commencé à enseigner, c’est sûr que j’ai pris appui sur ce que je connaissais. Quand j’ai commencé, je continuais à m’entrainer, je lisais beaucoup et j’ai graduellement fait des choix, privilégié des principes en lesquels je croyais, à partir desquels j’ai structuré mon enseignement … des points d’appui clairs, conformes à ce en quoi je crois par rapport au corps, au mouvement. J’ai une formation en massothérapie aussi, donc une perspective tenant toujours compte de l’anatomie fonctionnelle qui a beaucoup fait évoluer ma perception du corps, de ce qui est à faire et à ne pas faire. J’ai jeté aux poubelles beaucoup d’éléments techniques que je ne trouvais pas nécessairement pertinents à répéter au quotidien, un souci de protéger le corps. Mais à un moment donné, à tellement essayer de protéger le corps de façon maternante, tu élimines la possibilité de construire de la résilience. Je me suis remise en question face à d’autres options d’entraînement, de l’ordre de la locomotion animale, les trucs dans le genre du « fighting monkey ». Il y a des éléments que je trouvais intéressants, l’idée que le corps, tu ne veux pas le garder organisé dans un contexte tellement précis et sécuritaire que dès qu’il sort de ce contexte, il est fragile. Et là, il y a des éléments qui ont vraiment fait éclater tout ce en quoi je croyais.  Je me suis mise à douter autant du matériel que je proposais, que de mes interventions. Jusqu’où j’avais le droit de dire comment faire les choses? 

 

C’est très délicat quand tu donnes des corrections parce que tu peux simplement semer le trouble dans le corps.  Tu peux tellement éloigner les personnes, non seulement de leur nature mais également de leur capacité de comprendre ce qu’ils font avec leur corps, que finalement tu peux nuire plus que tu aides, miner leur confiance en fin de compte. 

 

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En réalisant ça, ce qui est devenu le plus important, ça a été de construire la confiance. La danse est devenue un prétexte pour consolider cette confiance. (…) Je me suis dis en fait, ce que je peux faire de mieux comme prof, c’est aider les étudiants à développer le plus possible leur confiance pour qu’ils puissent être affirmatifs, parce que c’est seulement dans l’affirmation que tu es juste, que ton corps est juste, que ton corps fait le geste de la façon la plus efficace possible. Dès que tu doutes, ton corps est incapable d’être efficace.

 

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J’ai graduellement développé des contextes qui exigeaient l’utilisation de ressources spécifiques comme l’utilisation du souffle, du poids, du focus, du centre de gravité, un alignement efficace, l’aspect séquentiel du mouvement, etc., donc des ressources spécifiques qui permettent de réussir tel mouvement, telle phrase avec plus d’aisance et d’efficacité. Une route sans accotements qui informe clairement l’étudiant quant à sa capacité d’atteindre ou pas des objectifs ciblés. Ça faisait en sorte qu’au lieu de « corriger » un étudiant alors qu’il croit peut-être qu’il fait les choses correctement, qu’il est donc confiant et que mon intervention risque plus de nuire que d’aider, j’essayais d’intervenir plutôt quand l’étudiant expérimentait des difficultés et il accueillait alors avec plus d’ouverture et de disponibilité la ressource que je lui proposais puisqu’il souhaitait comprendre comment réussir. Je voyais mon rôle comme étant celui d’une facilitatrice qui proposait diverses ressources qui permettaient d’atteindre des objectifs concrets comme la réussite de pas, de tours, de chutes, de sauts, etc. avec plus d’aisance et d’efficacité et donc de gagner en confiance, en capacité d’affirmation et donc en aisance et en efficacité. Une espèce de cercle vertueux.   

 

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Depuis très longtemps, le déphasage est grand entre la formation, l’entrainement, et le travail d’interprète, ce qui fait que, quand tu enseignes une classe technique pour former des interprètes qui vont travailler, tu veux donner quelque chose qui ancre, quelque chose de fondateur, c’est là que mes classes se sont beaucoup simplifiée, vers quelque chose qui installe un genre de neutre sain et une intégration des principes d’anatomie fonctionnelle et des pratiques somatiques pour que le corps soit capable de s’adapter aux différents contextes de façon saine. 

 

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Ce sont les étudiants avec lesquels j’ai eu la plus de difficulté qui m’ont le plus appris à enseigner. (..) À chaque fois que des étudiants se heurtaient à des difficultés, que ça soit au niveau de la musicalité ou de divers aspects qu’ils n’arrivaient pas à intégrer, ils m’ont forcé à trouver des solutions. Ceux qui considéraient que je ne donnais pas un temps approprié pour intégrer ou que je parlais trop m’ont amenée à changer mon approche. Ce sont tous leurs commentaires qui ont fait que d’année en année, mes classes se sont simplifiées. Je le vois quand je regarde mes cahiers. Ça s’est simplifié pour donner de l’espace à l’exploration en dehors de la forme, explorer des principes isolément, des espaces d’improvisation. J’ai pris de plus en plus soin d’identifier le contexte le plus efficace pour intégrer une donnée. Être seulement dans de la proprioception, seulement dans de l’exploration, et après ça, intégrer les notions et les sensations dans des contextes plus codés.  

 

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On apprend à travers nos expériences, aussi j’ai essayé d’élargir mon répertoire pour aller chercher des qualités qui étaient diverses, je me suis beaucoup intéressée au Feldenkrais, au body-mind centering, j’ai cherché à engager les différents systèmes, travailler avec les os, travailler avec les muscles, etc, en créant des contextes qui me permettaient de sortir de ma manière de faire les choses. Quand j’ai commencé à enseigner, j’avais une couleur à moi mais, qui était limitée à mon mode à moi.  (…) Je me suis confrontée au fait qu’il y avait des gens pour qui ma classe était tellement loin de ce qu’ils étaient.  C’est certain qu’on apprend à travers la multitude des rencontres qu’on fait et que je peux juste rester moi, mais tout en essayant d’élargir mon répertoire de couleurs, d’aller travailler des textures diverses… En bout de ligne, si je regarde comment j’ai consolidé les choses, le doute que je ressentais, (…) c’est comme pour tout : plus tu en sais, plus tu doutes. Et en même temps, si j’avais su tout ce que je ne savais pas quand j’ai commencé à enseigner, j’aurais jamais enseigné.   

 

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Dans cette idée d’ouvrir le champ des possibles et de vivre avec le paradoxe dont on parlait au début, il y a définitivement quelque chose qui est lié à l’époque actuelle où on ouvre les possibilités à plein de niveaux, on fait éclater les codes, on les réorganise, on est dans un moment où, autant socialement, autant au niveau du genre, on est dans la fluidité et ça se reflète évidemment partout et donc en danse. C’est certainement en lien avec les doutes que j’ai eus, avec ma volonté de m’éloigner des « vérités » et de vivre avec une multitude d’options, avec le paradoxe qui a de plus en plus teinté mon enseignement. Ce n’est pas qu’une démarche personnelle, c’est une démarche dans un cadre social et culturel. On est toujours sculpté par l’époque dans laquelle on vit. 

Crédits :

Christine Lamothe

Credit Christine Lamothe

© 2019 Julien Blais & Alexis Trépanier

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