Entretien avec Karla Étienne

 

Karla Étienne est danseuse, enseignante et directrice adjointe de Zab Maboungou/Compagnie Danse Nyata Nyata. 

 

Johanna (J) :  Quel est ton parcours en danse ?

 

Karla Étienne (KE) : J’ai commencé à danser à Nyata Nyata en 2000. Avant je faisais de la danse d’Afrique de l’Ouest, plus folklorique avec Oumar N’Diaye. C’est lui qui m’a initié à la danse d’Afrique et ensuite j’ai vu Zab Maboungou au Monument National qui faisait un solo - c’était Reverdanse ou Incantation, je ne me souviens plus lequel. Et j’ai vraiment été bouleversée. Elle était toute seule avec deux musiciens. Je me suis dit « wow quelle femme ! Un solo entier de soixante minutes ! ». J’étais complètement impressionnée. Donc, peut-être une semaine ou deux après avoir vu le spectacle, je suis allée dans son studio et j’ai commencé à m’entrainer avec elle et depuis, je suis toujours là. J’ai été la première diplômée du programme PEFAPDA (Programme d’entrainement et de formation artistique et professionnelle en danse).  

 

J.: Qu’est-ce qui t’a attiré dans les classes de Zab ?

 

K.: Quand j’ai commencé les classes africaines, l’appel du tambour était très très très fort. J’ai été attirée par la manière qu’a Zab d’aborder les rythmes et la musicalité, son répertoire venant d’Afrique centrale. Les tons des instruments et la richesse rythmique de ces répertoires m’ont vraiment interpellée et ça, c’est intime. Zab travaille, par son rapport à la danse, sur l’expression de chaque personne et comment tu deviens un corps en mouvement et que ce corps en mouvement, en devenant complètement intégral, s’exprime dans l’espace. Et ça, ce sont des choses que je n’avais jamais ressenties avant. Avant, on m’avait toujours montré comment faire de « beaux mouvements ». Quand je voyais mes professeurs, j’essayais de les imiter et de bien danser, comme eux. Mais l’approche de Zab, ce n’est pas du tout ça. C’est vraiment de travailler non seulement l’ancrage que tu as au sol et mais aussi comment tu deviens autonome dans l’espace. Ça demande beaucoup d’intégrité, ça demande beaucoup de centrage et d’autonomie, ce qui fait que tu te sens assez entière dans l’approche du mouvement. Et ce n’est pas toujours facile. En fait, ce n’est pas facile. Mais c’est vraiment riche. C’est une forme de spiritualité. 

 

J.: Tu as commencé à t’entrainer il y a vingt ans et tu continues encore à prendre des classes ? 

 

K.: Je prends deux classes minimum par semaine. Après ça, je peux faire toutes sortes d’entrainements personnels pour être en forme (de la course, de la musculation, etc.) mais mon principal entrainement technique ce sont les classes. J’ai fait beaucoup d’autres entrainements au début quand j’ai commencé. J’allais beaucoup au Studio 303, à Circuit-Est ; j’ai fait du Qi gong ; j’ai fait du yoga. Il y a certaines classes qui me touchent, car les enseignants arrivent à exprimer certaines choses dans d’autres termes. Ça conforte aussi, car c’est une autre manière de comprendre ce que je fais. C’est toujours intéressant d’avoir cet aller-retour parce que, finalement, il y a des principes que Zab enseigne, comme l’ancrage au sol ou la force du centre, qui est la force du Qi, qui sont quasiment universels. Si tu y penses, il y a trois continents qui parlent de ça ! Mais je reviens toujours à la technique de Zab. 

 

Johanna: Et tu enseignes aussi cette technique-là?

 

Karla: Oui (bien que peu en ce moment) et j’apprends beaucoup en enseignant. En fait, tu apprends beaucoup en voyant comment les gens reçoivent ton enseignement, comment les gens réagissent et comment tu dois réinventer ce que t’as compris de la technique que tu enseignes, comment elle réagit dans ton corps, comment tu l’avais perçue et comment les gens la perçoivent. C’est très enrichissant d’enseigner. J’aime beaucoup enseigner pour ça. Et comme la technique de Zab, surtout le PEFAPDA, demande une grande autonomie des corps et que chaque personne doit retrouver en elle-même comment être ancrée dans le moment présent, ça demande aussi une attention très particulière envers chaque personne et une manière très délicate de dire les choses - parce que quand tu abordes le corps d’une personne, il faut toujours être très délicat. On voit presque tout à travers le corps. Le regard, la façon dont la personne se positionne, si elle est bien dans ses pieds, si elle est craintive, si elle se referme, donc voilà, on voit beaucoup de choses. Mais en même temps, la technique nous permet d’aborder ces choses-là. Un jour, une personne m’avait demandé si ce dont je parlais était un concept mental ou physique. Et j’avais répondu que si c’est physique, c’est mental aussi, parce que le corps et l’esprit ne sont pas séparés. Ils sont ensemble.

 

En aillant ce modèle très fort de Zab, c’était intimidant d’enseigner au début. Mais en fait, si on est cohérent avec sa technique, c’est aussi d’enseigner comme on est et d’enseigner ce qu’on comprend avec une certaine humilité. Je pense que les gens apprécient cette multiplicité de gens qui enseignent la technique. Zab est une philosophe. Elle a une manière d’enseigner les choses qui est très simple et grandiose à la fois et les gens comprennent. Ils ne pourraient peut-être pas tout répéter, mais ils comprennent certaines choses. Pour ma part, je n’ai pas cette voix philosophique, mais c’est une voix qui permet aussi aux gens d’entrer d’une autre manière dans la technique. J’essaie de transposer par quels chemins je suis passée pour comprendre certaines choses, et d’expliquer comment, comme interprète ou étudiante de Zab, j’ai compris les choses. Je suis peut-être plus pratique, plus concrète. 

 

J.: Comment se déroulent les classes que tu prends chaque semaine pour t’entrainer? 

 

K.: il y a d’abord la classe de Pema, poids et souffle. C’est un travail de réchauffement dans lequel on travaille beaucoup le rapport au sol. Comment se placer et sentir son poids au sol? C’est un travail de force et d’équilibre, d’étirement et d’ouverture. Comment se servir du sol comme ancrage. On peut être assis et cela permet ensuite de transposer comment on peut ressentir ce poids-là quand on se lève. Les principes abordés dans cette classe de Pema sont la  force, les points d’appui, le poids et la répartition du poids, l’autonomie des différentes parties du corps, la fluidité, la respiration, le ressort, l’énergie, la propulsion, le volume et la dynamique des deux centres (le centre 1 qui est un petit peu plus bas que le nombril et le centre 2 qui est au niveau du plexus). Dans certaines pratiques, certaines personnes ferment le centre 2 pour ne pas montrer trop d’expressivité personnelle. Mais dans les danses d’Afrique en fait, le centre 2 est très fort. Il y a beaucoup de projection de ce centre 2 avec un alignement avec le centre 1. Tu ne veux pas avoir un centre 2 qui est très sorti et pas de centre un ou l’inverse. L’alignement des deux centres crée un équilibre du corps, mais aide aussi à la propulsion dans l’espace. 

 

Il y a ensuite le Rypada qui signifie rythme, posture et alignement pour la danse. Dans le Rypada, on travaille le lokéto qui est une onomatopée. Cela veut dire bassin en lingala. Les trois syllabes représentent trois parties du corps-mouvement. 

  • Le lo, c’est l’ancrage des pieds au sol - donc avant tous mouvements, on devrait faire un lo pour s’ancrer au sol et observer comment on répartit son poids complètement au sol à dans les pieds. 

  • Le ké, ce sont les genoux. Ça représente la dynamique du mouvement et comment, en fait, tu te déplaces. Il ne s’agit pas d’essayer de se déplacer avec sa tête, avec ses pieds.  On se déplace plutôt avec les genoux et c’est aussi le ressort du mouvement. Il y a beaucoup de ressort dans les danses issues d’Afrique. 

  • Enfin , le to, se situe au niveau du bassin. C’est le retour du poids, un retour-dépôt de réceptivité.

Le Rypada se fait sans musique car on se sert du lokéto comme une onomatopée rythmique à partir de laquelle on aborde la polyrythmie. On entend donc beaucoup nos voix, on appelle, on utilise la force de l’onomatopée pour bouger. Le lokéto, c’est comme un appel et ton corps y répond. C’est de voir aussi comment tu ne commandes pas ton corps avec le lokéto, mais comment tu l’appelles et comment tu réponds. Et chacun a son lokéto. Les gens s’approprient leur lokéto comme ils doivent s’approprier leur lo. Quand tu dois être en appui et déposer ton corps dans tes propres pieds, c’est toi. Ce n’est pas la voisine d’en face. Et donc, des fois on n’est pas tous en même temps, mais si on est en rythme, on est ensemble. 

 

Zab a développé dix postures-mouvements, dix lokétos. 

  1. le lokéto numéro un c’est le lokéto de base. La base et le ressort de toutes les séquneces/postures. C’est toujours de descendre dans tes pieds et de remonter tout droit par le ké et terminer en to. Dans tous les autres lokétos, tu retrouves le lokéto numéro un. 

  2. Le lokéto numéro deux c’est le lokéto du déplacement. 

  3. Le trois c’est le déplacement, mais plus grand, le double de déplacement. 

  4. Le numéro quatre, c’est la suspension, l’équilibre et l’élévation. 

  5. Le numéro 5, c’est le petit saut - Imagine un saut de lapin ou un saut de kangourou. 

  6. Le numéro 6 c’est un ressort, mais tu atterris en bas. 

  7. Le numéro 7 c’est un ressort, un redressement. 

(Le 6 serait plus celui de la danse de l’Afrique centrale et le numéro 7 plus celui de l’Afrique de l’Ouest, par exemple).

  1. Le numéro 8 c’est l’aller-retour, ce qui est le funkyness. 

  1. Le numéro 9 c’est la table - quand tu penches tout ton torse vers le bas, tu te descends comme une table. Si tu regardes toutes les statuettes africaines, tout le hip-hop, toutes les danses, tu vas voir que les gens sont toujours dans le lokéto numéro 9. 

  2. Le lokéto numéro dix c’est celui du bassin duquel part toutes les rotations. 

 

Dans le Rypada, on ne travaille pas tous les lokétos en même temps, mais on peut en choisir un ou deux. Et des fois, on se rend compte que le lokéto numéro un et surtout le lokéto numéro deux dans les déplacements sont plus difficiles. Et le numéro neuf aussi puisqu’on le travaille littéralement tout le temps, dans toutes les danses. Donc, au début, on a un petit réchauffement. On marche beaucoup. Se retrouver dans la marche, juste marcher, marcher - comment ton corps est centré par rapport à la marche, comment se replacer. Souvent on est stressé, on a la tête embrumée, donc on ne se rend même pas compte comment on marche avec notre front vers l’avant en oubliant complètement l’espace derrière. Après les marches, on peut aborder un lokéto spécifique ou deux en même temps. Il y a une multitude de variations possibles. Et ça aussi, comme interprète, quand j’aborde d’autres répertoires, rythmi-cultures ou enseignements, j’essaie toujours de me demander où sont les lokétos. Des fois je les trouve, des fois je ne les trouve pas. Par exemple, quand je vois du tango, je constate que les danseurs bougent beaucoup en to et si je le nomme aux artistes du tango, ils reconnaissent que c’est ça qu’ils font. Donc, la technique du loketo est vraiment intéressante pour ça. Ça donne tout un langage pour aborder le mouvement, pour l’analyser. 

 

J. : Y a-t-il d’autres classes ?

 

K. : Oui, la classe avancée, dans laquelle, pour moi, le plus important est l’endurance rythmique. Nous faisons une heure de réchauffement au cours de laquelle on fait un peu de Rypada, des étirements au sol, un peu de Pema, ça dépend des classes. Et l’autre heure suivante, les tambourinaires arrivent et on travaille des rythmes en particulier. L’endurance rythmique, c’est vraiment de tenter de comprendre le rythme continuellement dans le mouvement. Pour cela, on fait toutes sortes de mouvements, par exemple des marches, des mouvements dans l’espace, des sauts, etc. Il y a une multiplicité de rythmes. C’est ce qui est très intéressant. Les gens confondent le rythme et les rythmes. Ce n’est pas une question d’avoir du beat - ça, c’est une expression très courante. Nous, on aborde la spécificité DES rythmes parce qu’il y en a énormément. Il y a des familles de rythmes aussi et c’est très intéressant de les aborder. Parce que quand tu les abordes par famille, il y a des rythmes qui se ressemblent, d’autres qui sont très spécifiques et tous proviennent des lokétos différents, des feelings différents, des mouvements différents.

 

J. : Pourquoi est-ce important pour toi de continuer à suivre ces classes toutes les semaines après toutes ces années.  

 

K. : C’est essentiel pour moi d’avoir comme une pratique centrale, un fil que tu gardes. Le Lokéto et le Rypada, c’est comme ma barre (comme en ballet dans lequel il y a la barre). Je vais toujours y revenir. Ce n’est pas toujours facile avec les conciliations professionnelles et familiales, mais franchement, j’essaie vraiment d’aller prendre des classes, même si on n’est pas en production. C’est ce qui me donne ma force comme danseuse. Et comme toute technique, c’est sans fond, tu n’as jamais fini d’apprendre. Et en plus, le corps est tellement complexe et intelligent… Zab me le dit souvent, notre esprit est très limité par rapport à l’intelligence du corps ! Donc, on a tout intérêt à poursuivre aussi longtemps que l’on peut. Je ne vois pas comment faire autrement en fait. Et moi j’apprends toujours – parfois c’est un petit truc, tu as l’impression qu’il y a un millimètre derrière ton oreille droite qui s’est ouvert et tu rends compte de l’ouverture que ça donne et de comment ton regard peut changer ta manière de regarder... Peu importe, la sensation que je peux avoir dans mon corps, cette richesse, ça donne beaucoup de sens à ma vie. J’y reviens toujours. Quand je suis perdue, quand je me demande pourquoi je fais les choses, pourquoi je vais à droite, pourquoi je vais à gauche… quand je reviens en studio, je sais où je suis.

crédit Karla Étienne (photos 1 et 2) crédit Karla Étienne et Maboungou (photo 3)

© 2019 Julien Blais & Alexis Trépanier

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