Entrevue avec Caroline Laurin-Beaucage 

Johanna Bienaise

 

Le comité des classes techniques du Regroupement québécois de la danse conseille l’organisme dans la programmation de ses classes techniques. Celles-ci offrent aux professionnels de la danse un entraînement régulier, diversifié et de haut calibre à un coût abordable. Le comité a pour tâche d'identifier et de proposer des enseignants de danse et des musiciens, de contribuer à établir le calendrier des classes et de veiller à l'adéquation entre les classes proposées et les besoins du milieu. Caroline Laurin-Beaucage, interprète, chorégraphe et enseignante œuvrant dans le milieu de la danse montréalaise depuis 20 ans, a longtemps siégé sur ce comité. Elle nous révèle, dans cet entretien, son point de vue sur les enjeux rencontrés au fil des ans. 

Johanna Bienaise (J): Peux-tu me parler de ton engagement au sein du comité des classes techniques du Regroupement québécois de la danse?

Caroline Laurin-Beaucage (C) : En fait, je me suis retrouvée sur ce comité il y a environ 10 ans, avec un mélange de curiosité et d’intérêt. Je commençais. J’étais une assez jeune interprète. Je voulais m’impliquer au sein du RQD, au sein de ma communauté. J’étais aussi une grande consommatrice de classes techniques. Puis, je suis devenue de plus en plus une enseignante. Je suis passée de celle qui prend les classes techniques à celle qui donne beaucoup de classes techniques. Au fil des ans, ça a changé ma perception, ma façon de voir le comité et de m’y investir. Ce comité du RQD est constitué à titre de consultation. Chaque personne qui siège sur le comité donne un certain pouls de sa réalité comme praticien. En amont, le RQD a ses propres objectifs, sa propre direction, que les membres du comité viennent juste aiguiller. On n’est pas là pour prendre des décisions. 

J : Et quels sont ces objectifs poursuivis par le RQD?

C : Le RQD a programmé ces classes techniques pour s’assurer qu’il y ait un entrainement disponible au sein de la communauté, en danse contemporaine. Dans le temps, ça n’existait pas : soit on s’entrainait en ballet, soit on s’entrainait le soir en loisir, ou dans d’autres genres de danse. Avec l’arrivée des années 2000, où il y a eu de plus en plus de compagnies indépendantes, ou de plus petites structures, où on n’avait plus nécessairement de compagnies qui engageaient des danseurs salariés ni des plus grosses structures, il y a eu le besoin de s’entrainer ou de reconnaitre une certaine pratique quotidienne. Le RQD a d’ailleurs toujours travaillé en collaboration avec Emploi-Québec. Le principal objectif était de s’assurer que les gens soient formés adéquatement pour répondre à leurs conditions de travail. L’idée était vraiment, à la base, d’offrir un entrainement en danse contemporaine le matin pour permettre aux danseurs d’aller exercer leur travail qui, souvent, était en après-midi. 

J : Qui fait partie du comité?

C : Aujourd’hui je ne sais pas qui siège sur le comité. Mais jusqu’à l’année passée, il y avait des danseurs et des enseignants. L’idée était aussi de ratisser assez large au sein des générations. Donc, il y a autant des danseurs qui sortent de l’école que des danseurs qui ont une pratique établie. Pas nécessairement des gens qui s’entrainent tout le temps. On était plutôt dans la pratique du danseur que dans celle de l’enseignant.

J : Lors de vos rencontres, que se passe-t-il?

C : À la base, on fait une évaluation de ce qui s’est passé dans la dernière année. Dans les cinq dernières années, tous les membres du comité étaient invités à aller prendre des classes techniques. On avait une passe de cinq classes pour aller les essayer. On avait le mandat de tâter le pouls auprès de nos pairs. Qu’est-ce qui les intéresse? Qu’est-ce qui les intéresse moins? Pourquoi ils s’attachent à tel type d’entrainement plutôt qu’un autre? Donc on faisait une sorte de récapitulatif de ce qui s’était passé dans la dernière année. Puis on regardait les statistiques compilées par le RQD qui fait des sondages à la fin de l’année. Malheureusement, ce qui ressort le plus, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui répondent aux sondages, pas beaucoup de gens qui donnent leur opinion. C’est donc très difficile d’avoir un état clair de la situation, les commentaires étant très variés, mais pas en très grand nombre. Par exemple, certains ont des attentes de virtuosité technique alors que d’autres souhaitent plus de pratiques somatiques. Les avis sont souvent très variés, finalement. On fait le bilan avec ce qu’on a nous-même expérimenté et on propose des enseignants pour la prochaine année. Qu’est-ce qui semble être le pilier? Quel enseignant trouverait-on intéressant? On examine aussi les candidatures envoyées par certains enseignants au RQD. 

J : Et autour de la table? Est-ce que vos expériences étaient aussi très variées?

C : Oui, mais souvent on se lançait plus des questions que des affirmations, parce que c’est sûr que plus il y a d’esthétiques et de compagnies, plus il y a des besoins différents. Aussi, nous essayions de penser la programmation en fonction de ce qui s’offre ailleurs comme classes, parce que ça s’est beaucoup développé au cours des années. L’offre qu’il y avait il y a 10 ans n’est plus du tout la même aujourd’hui. Donc, qu’est-ce qui est offert au studio 303? Qu’est-ce qui est offert à Circuit-Est centre chorégraphique? Qu’est-ce qui est offert à Danse à la carte qui est arrivé sur la « map » aussi? Par exemple, on se disait que, si les stages de Circuit-Est sont en général très intenses et très demandant, ne te permettant pas forcément d’aller travailler dans la même journée, le RQD, lui, veut s’assurer d’offrir des classes de préparation qui permettent ensuite d’aller faire une répétition de 4 heures. Ou encore, on ne veut pas empiéter sur le rôle du studio 303 qui offre des ateliers création/improvisation. On s’assure que chacun garde réellement sa niche.  

Il y a aussi un certain désir du RQD de varier les offres. Si des profs enseignent dans la saison du studio 303, ils ne sont pas programmés dans la saison du RQD. Mais s’ils n’enseignent pas ailleurs l’année d’après, ils peuvent alors se retrouver dans la programmation du RQD. Cette coordination se fait aussi avec les classes de Circuit-Est et avec les autres organismes. On essaie que les classes du RQD et de Circuit-Est, par exemple, ne soient pas en même temps. Si elles tombent en même temps, il faut s’assurer que ce soient des classes différentes. C’est autant une réflexion sur la pratique que de la gestion de contenus. On fait donc une analyse de ce qui se fait dans le milieu afin de voir comment le RQD et son comité peuvent établir des balises pour répondre aux pièces manquantes. La question de la diversité des esthétiques chorégraphiques revenait aussi tout le temps. Par exemple, il y avait James Philip, qui s’entraine vraiment beaucoup, et qui disait : quand je m’entraine pour aller danser chez O Vertigo ou quand je m’entraine pour aller danser pour quelqu’un d’autre, je ne vais pas avoir besoin du même type d’entrainement. C’est sûr que c’est difficile de répondre à tous les besoins. 

Par contre, il y a quand même des professeurs piliers. Par exemple, un Marc Boivin, qui a formé de nombreux artistes en danse depuis 35 ans, c’est sûr qu’il y a une masse de gens qui connait son écriture, son style, et c’est exactement ce qu’ils veulent aller chercher en prenant une classe. Il y a un sceau. Les danseurs savent si ça va correspondre à leurs besoins pour la journée.  Plus les enseignants sont connus dans leur pratique, plus les gens sont capables d’adhérer à l'offre de formations du RQD. C’est pour ça que, des fois, il y a un vacillement dans la participation aux classes, parce que si c’est tout le temps nouveau, qu’on ne sait pas ce qu’on va chercher, on finit par se tourner vers des valeurs sûres. C’est pour ça, je crois, que les danseurs se sont tournés vers Perfmax, vers le yoga, vers le Pilates. Parce qu’ils savent exactement ce qu’ils s’en vont faire. Avec le changement des pratiques et des différentes écoles de pensée dans l’entrainement, si tu t’en vas travailler après et que tu ne sais pas ce que tu vas faire le matin, ça crée une certaine insécurité. Tu n’as pas envie de te blesser dans ta classe technique ou tu n’as pas envie d’apprendre juste des motifs chorégraphiques. Il y a cet aspect-là aussi. 

Dans les années 2005-2010, j’ai observé d’ailleurs un grand tournant. Avant, il y avait beaucoup d’enseignants-créateurs. Les gens qui proposaient des classes étaient des chorégraphes.  Il y avait un gros engouement car c’était un moyen d’aller chercher de l’employabilité. Puis, à un moment, il y a vraiment eu une réflexion au sein de comité. On se demandait : Est-ce réellement la place du créateur d’enseigner les classes techniques? Dans cette optique, nous avons aussi donné la chance aux jeunes artistes qui voulaient développer une pratique d’enseignement, mais dans l’idée de bien préparer le corps pour être prêt à répondre aux demandes chorégraphiques. 

J : Tu as fait partie du comité depuis de nombreuses années. Quelle évolution as-tu pu observer dans les classes techniques proposées?

C : Je ne me souviens pas des classes d'il y a 10 ans. Mais j’ai l’impression que, maintenant, il y a beaucoup d’enseignants qui sont allés chercher une formation complémentaire dans une autre discipline et l’intègrent à la classe technique. Comme David Rancourt avec le Gi gong, Sara Hanley avec les arts martiaux, Amy Shulman avec le Feldenkrais, Erin Flynn avec le Pilates. On dirait que les gens sont allés chercher un autre type d’expertise pour aborder le mouvement dansé en classe technique, ou l’organisation du corps, plutôt que de se référer aux méthodes qui ont été les grands courants : Limon, Graham, Cunningham, Ballet. Les profs du début des années 2000 étaient plus inspirés par ces méthodes-là, transformées. Ginelle Chagnon venait par exemple d’un croisement entre le Limon et le classique. Marc Boivin aussi, un peu. On sentait plus ces méthodes qui ont formés toute une génération de danseurs. On ressent moins aujourd’hui cette racine-là. 

On peut aussi penser à des nouvelles pratiques « homologuées » comme le gaga, le Fighting Monkey, l’Axis Syllabus. Ces nouvelles formations, que certains professeurs sont allés chercher ailleurs qu’au Québec, sont ramenées ici et ça commencent à faire partie des méthodes d’entrainement.

Enfin, le RQD a voulu ouvrir dernièrement à d’autres pratiques de danse comme les danses urbaines. Le fait d’avoir invité Axelle Munezero à enseigner cet automne, c’était que de plus en plus de chorégraphes touchent au style de la danse urbaine, et que les danseurs contemporains n’ont pas toujours les outils pour aborder ces styles de danse-là. Comment peut-on alors donner des outils à l’interprète en danse contemporaine pour approcher un style de danse urbaine? Sachant que la subvention Emploi-Québec que le RQD reçoit a pour but de permettre aux danseurs de maintenir leur employabilité, le RQD doit toujours rester en lien avec l’évolution de la pratique. 

J : Tu as enseigné toi-même les classes du RQD. Quelle est ton expérience?

C : Je trouve ça vraiment intéressant de donner ces classes car tu apprends à connaître d’autres danseurs. C’est génial. Tu fais d’autres connexions. C’est surtout un échange avec différentes générations car les jeunes veulent continuer à s’entrainer après l’école. C’est un moyen pour eux de rester en collectivité. C’est le fun de les découvrir et de voir la diversité qu’il y a dans le bassin de notre communauté. 

Par contre, ce sont définitivement les classes les plus difficiles à enseigner. Comparativement à une classe à l’Université, il n’y a aucune continuité. Chaque jour, tu ne sais pas qui va être là. Tu es continuellement en ajustement. Une journée, tu vas avoir 5 personnes. L’autre journée, tu vas en avoir 20. Ça fluctue beaucoup. Il faut donc que tu sois solide dans ce que tu enseignes. Si moindrement tu as une insécurité, ça se transmet sur tout le reste. Cette année, justement, les classes sont offertes 4 jours par semaine parce que celles du vendredi étaient presque toujours vides. La moyenne est comme ça depuis 10 ans. J’enseigne dans une université et le vendredi c’est dur pour les étudiants. Je peux juste imaginer que la personne qui n’est pas obligée de s’entrainer et qui a sa semaine dans le corps aille faire un autre type de classe le vendredi ! Puis, ce qui a aussi entrainé une grande variation dans la fréquentation des classes techniques, ce sont les horaires de plus en plus atypiques. Il y des répétitions le matin maintenant. Ou le soir. Donc, la classe de 10h à 11h30 n’est plus bonne pour une certaine partie de notre communauté, parce que, justement, quand tu es un pigiste, pour survivre, tu n’as souvent pas le choix de faire deux répétitions dans ta journée. Les conditions socio-économiques ont un impact. 

Ma conclusion, c’est que c’est plus intéressant d’enseigner ces classes-là plusieurs fois (revenir d’une année à l’autre), car les gens commencent à connaitre ce que tu fais comme enseignant. Ils viennent et ils peuvent suivre. Ça fait assez longtemps que j’enseigne à l’Université pour que mes anciens étudiants viennent parce qu’ils connaissent le style de classe que je donne. L’engagement à long terme est plus nourrissant que le court terme. 

 

J : Tu prépares tes classes différemment quand tu enseignes au RQD?

C : Totalement. Je garde ma classe de réchauffement, mes intérêts de base. J’ai une préparation somatique où on passe à travers différentes explorations somatiques, Puis, après, j’ai quand même un vocabulaire qui est le cœur de ce que j’enseigne. Après, je vais changer mes enchainements de fin de classe aux 2/3 jours. Je vais passer beaucoup plus rapidement. Quand je fais un entrainement sur toute la semaine, je le construis.  Je peux me dire, par exemple, que le mercredi, pour donner une pause au corps, je ne proposerais pas de sauts. Au RQD, on ne peut pas penser comme ça. J’essaie de toucher à chaque aspect que je considère important dans l’idée de me préparer avant de danser : coordination de jambe, de tronc, relâchement du poids, travail de proprioception, travail dans l’espace, mémorisation, propulsion… J’essaie de toucher un peu à tout parce que les danseurs veulent être malléables et prêts à répondre à tout.

© 2019 Julien Blais & Alexis Trépanier

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