Projet 2015-2018 : La classe technique en danse contemporaine au Québec : formation des jeunes danseurs et exigences de la création chorégraphique contemporaine (Subvention PAFARC – Faculté des arts de l’UQAM)

 

Projet mené en collaboration avec Manon Levac, Professeure au Département de danse de l’UQAM.

 

En janvier 2015, je déposai une thèse, menée au Doctorat en Études et Pratiques des Arts, portant sur les défis et les enjeux d’adaptation du danseur contemporain à différents projets chorégraphiques et sur la mise en jeu de sa relation à la gravité dans ce processus adaptatif (Bienaise, 2015). Dans la conclusion de cette recherche doctorale, je me suis interrogée sur les besoins de formation des jeunes danseurs contemporains dans une visée de cohérence avec les exigences de la réalité professionnelle. Ce questionnement a trouvé écho dans ma double posture d’artiste/professeure, alors que j’enseigne quotidiennement les classes techniques en danse contemporaine aux étudiants de 2ème et de 3ème année du Baccalauréat en danse à l’UQAM. Quel contenu de classe technique peut-on offrir aux étudiants afin de les préparer le plus adéquatement possible aux exigences adaptatives des processus de création actuels?

 

Portée par cette préoccupation de la cohérence entre les contenus de classes techniques et les exigences des processus de création en milieu professionnel, j’ai organisé, dans le cadre du comité Tribune 840 du Département de danse de l’UQAM, le 6 novembre 2014, une table ronde traitant du sujet « Que font les danseurs contemporains en classe technique? ». Les propos variés des intervenants et l’affluence du public à cet évènement, rassemblant des étudiants de tous les centres de formation à Montréal, mais également des enseignants et des artistes de différents horizons, a clairement démontré l’intérêt du milieu professionnel pour cette question. 

 

Tel un rituel quotidien, les classes techniques en danse contemporaine contiennent généralement une série d’exercices permettant aux danseurs de développer leurs habiletés motrices et expressives. Dans les formations préprofessionnelles, ces classes dites « contemporaines » sont la plupart du temps basées sur des méthodes de danse issues du milieu du XXème siècle, soit des techniques de danse moderne ou post-moderne, dont les méthodes Graham, Limon ou Cunningham. À leurs origines, ces techniques visaient à préparer les danseurs à l’incorporation d’un travail chorégraphique spécifique. Elles se sont détachés par la suite de leur but premier pour devenir des outils de formation pour jeunes danseurs en devenir, au-delà de la question esthétique qui leur était rattachée. Si le respect de cet héritage et la reconnaissance de sa valeur en font encore aujourd’hui les piliers d’un grand nombre d’institutions de formation, que garde le milieu professionnel en danse au juste de cette tradition et, surtout, pourquoi y reste-t-il si attaché? 

 

Face à ce constat, une question se pose : reconnaissant que chaque technique de corps correspond à des valeurs portées par un groupe social dans un temps et un lieu spécifiques, pouvons-nous penser ces techniques encore pertinentes au regard des pratiques chorégraphiques actuelles? En 2014, alors qu’un nouveau programme de formation universitaire en danse à Lausanne ouvrait ses portes, son directeur, le chorégraphe Thomas Hauert, témoignait dans la revue Mouvement : « Le plus souvent, les cours techniques sont en fait adossés à des références stylistiques qui ne sont pas clairement énoncées. Il en découle une vision restrictive, axée sur la reproduction d’un modèle formalisé, qui n’encourage pas l’autonomie dont le danseur a aujourd’hui besoin dans le champ contemporain » (Mayen, 2014). Dans le même sens, le chorégraphe montréalais George Stamos déplorait en 2013 le peu de place faite aux pratiques d’improvisation dans la formation des danseurs contemporains alors qu’il s’agit d’une pratique centrale de la création chorégraphique (Stamos, 2013). Ce à quoi la danseuse Catherine Viau (2013) acquiesçait sur son blog : « Pourtant, les œuvres se transforment et obligent une modification de notre manière de percevoir les danseurs ».

 

En effet, si la classe technique s’inscrit définitivement dans le disciplinaire, la création chorégraphique semble, de son côté, apprécier l’ « indisciplinarité ». La danse contemporaine est multiple, hybride dans son identité, ouvrant ses frontières à la performance, au théâtre, aux arts visuels, etc. (Roux, 2007;  Babin, 2013; Mougeolle, 2014). La création chorégraphique contemporaine se caractérise par son désir de questionner le rapport au corps des personnes qui la font et de repousser les codes préétablis dans l’écriture du geste dansé. La « technique » de danse n’est plus suffisante. Il s’agit davantage pour le danseur de comprendre le projet dans lequel il travaille pour y trouver une qualité de présence pertinente. L’acception du mot « technique » s’élargit alors : « Technique is whatever you need to do, to do what you need to do » comme le propose le chorégraphe Jonathan Burrows (2010, p.68), ou son utilisation est elle-même évitée : « Changing aims and methods have been reflected in changed nomenclature; « dance technique » as a term being superseded by « dance practice », « the dancing body », « movement fundamentals » (Stevens, 2006). 

 

À la lumière de l’ensemble des questions soulevées ici, ce projet de recherche visait à cerner et comprendre les conceptions et les pratiques relatives aux classes techniques dans la formation des danseurs contemporains au Québec aujourd’hui et à examiner leur cohérence quant aux besoins actuels du danseur professionnel en processus de création. L’originalité du projet repose sur la mise en relation du milieu de la formation et du milieu professionnel. En effet, si les transferts de l’un à l’autre se font le plus souvent de manière intuitive et implicite, la classe technique apparait être un lieu de paradoxes, nourrie de valeurs et de représentations du métier de danseur parfois troubles; oscillant entre la reproduction des discours dominants de la discipline et la nécessité de renouvellement des pratiques et des savoirs-être. 

 

Le projet : 

Une série d’entrevues a été réalisée avec 6 chorégraphes, 6 enseignantes et 4 interprètes professionnels. Pour les 6 chorégraphes nous avons tenté de comprendre leur conception de la technique en danse, de déterminer les qualités qu’ils cherchent chez leurs danseurs et ce qu’ils leur demandent en processus de création. Pour les 6 enseignants, nous avons cherché à saisir leur conception de la classe technique en général, les objectifs de formation poursuivis, les stratégies pédagogiques utilisées et les éléments qui déterminent la construction de leur classe. Enfin, pour les 4 danseurs professionnels, nous avons porté notre attention sur leur expérience des classes techniques suivies en formation et sur les liens qu’ils tissent avec la réalité de leur vie professionnelle

BIBLIOGRAPHIE

 

Babin, S. (2013). Les formes hybrides de la danse. Esse, 78, p.3.

Bienaise, J. (2015). Défis et enjeux de l’adaptation à différents projets chorégraphiques et mise en jeu de la relation à la gravité dans la pratique de l’interprète en danse contemporaine.  (Thèse de doctorat non publiée). UQAM. 

Burrows, J. (2010). A Choreographer’s Handbook. New-York : Routledge. 

Mayen, G. (2014). Percée helvétique dans les formations en danse. Entretien avec Thomas Hauert. Mouvement.net. [En ligne], Accès : http://www.mouvement.net/teteatete/entretiens/percee-helvetique-dans-les-formations-en-danse

Mougeolle, M. (2014). Quand danse et théâtre s’éprouvent l’un l’autre. Jeu : revue de théâtre, 152, 3, 64-67.

Roux, C. (2007). Danse(s) performative(s) : Enjeux et développements dans le champ chorégraphique français (1933-2003). Paris : L’Harmattan.

Stamos, G. (2013). Knowing Not Knowing. Improvised Choreography in Contemporary Dance. The Dance Current. [En ligne]. Accès : http://www.thedancecurrent.com/feature/knowing-not-knowing#.Ug0aFOAtSss.email ISSN 1496-1415

 

Stevens, J. 2006. Higher Education Academy: Palatine: Subject Network for Dance, Drama and Music. Re-thinking dance technique in higher education. Report from seminar at De Montfort University, UK. http://78.158.56.101/archive/palatine/events/viewreport/309/index.html

(accessed June 13, 2013).

 

Viau, C. (2013). Les danseurs ne pèsent pas lourds dans la balance. Récupéré le 18 février 2015 de http://ledanseurnepesepaslourd.com/

© 2019 Julien Blais & Alexis Trépanier

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